Forger la socialisation professionnelle des journalistes Pratiques managériales d’encadrement de l’apprentissage dans les médias en ligne.

Juliette Charbonneaux (GRIPIC) et Florence Le Cam (CRAPE).
Projet financé par M@rsouin.

Cette proposition entend présenter les premiers résultats d’une recherche sur la socialisation professionnelle des journalistes en ligne, menée dans deux rédactions parisiennes, Slate.fr et lefigaro.fr, dans le cadre d’une enquête ethnographique alliant des séances d’observation (40 heures à Slate, 84 heures au Figaro) et des entretiens (28).

 

Nous étudions la socialisation professionnelle des journalistes en ligne, les manières de voir, de sentir et d’agir (Lahire, 2002 : 19) plus ou moins stables, intégrées par des expériences répétées (Bertrand, 2008 : 30) et se définissant souvent par la tension entre une intériorisation normative et culturelle et une distanciation critique (Dubet & Martucelli, 1996).

 

Les observations et les entretiens nous ont permis d’appréhender les espaces institutionnels de la socialisation (de formation en interne, de socialisation initiale des stagiaires, des contrats de qualification ou des nouveaux journalistes …), les interactions individuelles et collectives (entre rédaction en chef et rédaction ; entre chefs d’édition et rédacteurs, entre infographistes et rédacteurs, entre chefs d’édition et stagiaires, entre stagiaires eux-mêmes…) et des instants fugaces (dans les pratiques et les conversations, les résolutions de problèmes, les échanges sur des questions éditoriales ou techniques, les tâtonnements ou les erreurs).

 

La socialisation professionnelle des journalistes en ligne nous apparaît tout autant dans l’accompagnement collectif des nouveaux venus, dans l’appropriation d’un vocabulaire spécifique, que dans les ajustements personnels, les interactions collectives permettant l’acculturation constante aux manières de faire et d’agir, que l’on voit à l’œuvre dans la vie d’une rédaction. Cela nous porte à considérer la socialisation comme un processus collectif et permanent. En ce sens, elle n’est pas simplement un apprentissage initial (même si l’observation de celui-ci est éloquent), elle est adaptation permanente, par tous – hiérarchie ET rédaction -, de routines de travail, de conditions professionnelles de production et de représentations du métier (Charbonneaux & Le Cam, 2011).

 

Dans cette perspective qui nous éloigne de la conception de la socialisation comme apprentissage majoritairement individuel de normes professionnelles, nous souhaitons approfondir les relations entre les cadres hiérarchiques et les journalistes employés. Ces relations, différenciées selon les salles de rédaction, sont tributaires des personnalités des encadrants (les directeurs de l’information, les rédacteurs en chef), de la sociologie de la salle de rédaction, de son organisation hiérarchique, des interactions sociales dans l’entreprise, et de l’organisation géographique des espaces de travail.

Le mode d’organisation et de gouvernance des salles de rédaction en ligne et les interactions qui en découlent sont deux variables fondamentales pour percevoir ce processus d’incorporation des normes éditoriales et des pratiques journalistiques sur le web. La socialisation est un jeu incessant de relations entre employé et encadrant s’incarnant non seulement dans l’imposition de normes, mais aussi dans l’échange de compétences. Ce qui est notable dans les salles de rédaction en ligne est la marge de manoeuvre dont peuvent faire preuve les journalistes, alors même qu’ils sont fortement encadrés par leurs supérieurs hiérarchiques.

 

Ainsi, nous considérons la socialisation comme l’un des effets ET l’un des objets de l’activité managériale. Elle est fondamentalement un processus dialectique. Elle apparaît comme un processus collectif mouvant et permanent, d’invention des normes dans un contexte de co-apprentissage, fortement déterminé par l’environnement mouvant des salles de rédaction en ligne.

 

D’une part, la socialisation s’exprime à travers l’incorporation par les journalistes de normes issues, entre autres, des personnels hiérarchiques. Ainsi, apprendre son métier  de journaliste en ligne passe par une anticipation des injonctions managériales (proposer des sujets, comprendre vite la hiérarchisation de l’information, l’habillage du site, la ligne éditoriale telle qu’elle est édictée, etc) ; par l’apprentissage du lexique spécifique à la salle de rédaction ; par la maîtrise des outils (de l’outil maison à la diffusion sur les mobiles); par la prise en compte des taux de consultation du site, des règles de référencement, etc.; par la mise en scène de ses productions dans les réseaux (facebook, twitter, ou par d’autres médias), ainsi que par le travail collaboratif quotidien avec ses collègues.

D’autre part, apprendre à devenir journaliste en ligne résulte d’un processus de “formation” continue, prévu et orienté par les responsables de rédaction. La présence quasi permanente et très engagée de ces cadres, au sein de rédactions ‘jeunes’ (en années d’existence et en moyenne d’âge des employés), dévoile les conditions d’une reproduction encadrée de la socialisation. Notre proposition de communication s’attarde exclusivement sur ce dernier point.

 

Au travers de l’observation non-participante des deux salles de rédaction, Slate et lefigaro.fr, et des entretiens avec les directeurs de publication, rédacteurs en chef ou chefs d’édition (8 entretiens) y travaillant, se révèlent des manières, diverses mais transversales, de concourir à l’apprentissage du métier. Cette modalité de socialisation professionnelle, forgée par l’encadrement, nous semble issue de conceptions managériales étroitement liées au support web (l’accompagnement, la valorisation, les modalités de contrôle, etc), dans une logique d’apprentissage continu et orienté de normes et d’ajustements nécessaires à la mise en oeuvre du projet éditorial et commercial de l’entreprise. Hors des instants ‘institutionnels’ d’échanges entre hiérarchie et employés (conférence de rédaction, réunions, etc), les interactions quotidiennes et continues entre les acteurs sont un encouragement constant à la normalisation des comportements et des usages, orientant considérablement les socialisations professionnelles individuelles.

Le paradoxe étant que cette normalisation est elle-même soumise à un incessant travail de redéfinition – ou de co-définition – par l’ensemble des acteurs, lié au caractère mouvant des pratiques et des stratégies des médias en ligne.

Quelques éléments bibliographiques.

 

Bertrand, Julien, (2008), « Se préparer au métier de footballeur : analyse d’une socialisation professionnelle», Staps, vol.4, n°82, pp.29-42.

 

Charbonneaux, Juliette et Florence Le Cam, (2011), « Apprendre à devenir journaliste en ligne : une socialisation informelle et collective. Etude par l’observation in situ de slate.fr et du figaro.fr », Communication présentée à la journée d’étude L’insertion professionnelle des journalistes, CRAPE, IEP de Rennes, 31 mai.

 

Dubet, François et Danilo Martucelli, (1996), « Théories de la socialisation et définitions sociologiques de l’école », Revue française de sociologie, XXXVII, pp. 511-535.

 

Lahire, Bernard, (2002), Portraits sociologiques : dispositions et variations individuelles, Paris, Nathan.

 

 

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